La démocratie directe d’Hannah Arendt

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La Révolution Française n’atteint jamais sa cause ultime à cause de la misère, ce fléau social qui la mena non pas vers le chemin de la liberté, mais vers celui de la Terreur.[ref]ARENDT, Hannah, On the Revolution, p. 351.[/ref] Du côté de la Révolution Américaine on pourrait parler de succès, car celle-ci aboutit non seulement à l’établissement de la première Constitution, mais elle déboucha sur une période de stabilité qui perdure encore de nos jours dans la plus vieille démocratie de l’époque moderne. Malgré cela il faut néanmoins nuancer cette réussite si l’on tient en compte que la liberté, telle qu’elle était comprise par Hannah Arendt, ne fut ni atteinte ni garantie lors de l’aboutissement de la Révolution Américaine.

Arendt définit la liberté comme la raison pour laquelle les hommes vivent ensemble au sein d’organisations politiques. Sans la liberté la vie politique n’aurait pas de sens car elle est la raison d’être de la politique.[ref]ARENDT, Hannah, “What Is Freedom?” in Between Past and Future: Eight Exercises in Political Thought, p. 146.[/ref] Arendt fait ainsi une claire distinction entre la liberté ‘intérieure’ ou civile, celle qui ne requiert aucune forme de gouvernement en concret sauf l’absence de tyrannie et de despotisme, et la liberté politique, celle qui ne peut être qu’en interaction avec d’autres individus et a besoin d’un lieu où se développer. C’est cette dernière définition qu’elle avait en tête quand elle disait que « la liberté…requérait un lieu d’assemblée ».[ref]ARENDT, Hannah, On the Revolution, p. 351.[/ref] Ce lieu d’assemblée ou espace politique sera réintroduit brièvement à chaque révolution procédant de celle de 1789, mais aucune n’en survit.

La notion de liberté politique remonte à l’époque des cités grecques, où des citoyens libres participaient activement au parvenir de leur polis et vivaient dans un état de non-domination, sans distinction entre gouvernant et gouverné. Même si Arendt nuance ce premier exercice de liberté en nous indiquant qu’elle n’était possible que grâce à la présence d’esclaves qui permettaient aux citoyens grecs de se consacrer à la politique,[ref]Ibid., p. 350.[/ref] il est important d’indiquer que, sous cette vision, la liberté n’est viable qu’à travers la participation aux affaires publiques.

C’est exactement comme cela que Thomas Jefferson imagina la liberté quand il décrivait ses républiques. Déjà en application avant la Révolution Américaine, ces espaces d’assemblées permettaient aux citoyens des treize colonies d’exercer en certaine mesure leurs libertés politiques.[ref]ARENDT, Hannah, On the Revolution, p. 538.[/ref] A son grand malheur, la Constitution issue de la Révolution Américaine dépourvut la grande majorité des citoyens de cette liberté en établissant une démocratie représentative. A partir de ce moment, la signification de liberté fut réduite à tout ce qui était privé et essentiellement non-politique, car, comme Arendt dit, « la liberté politique signifie le droit à participer au gouvernement ou ne signifie rien ».[ref]Ibid., p. 526.[/ref]

Dans toutes les révolutions qui suivirent nous avons vu apparaître une nouvelle forme de gouvernement qui ressemble fortement aux républiques élémentaires de Jefferson. Ce fut le cas en 1870 quand Paris se trouva siégée par l’armée prussienne et, en se réorganisant en un corps fédéraliste, donna naissance un an après à la Commune de Paris. En 1905 nous retrouverons les conseils une fois de plus en Russie quand les ouvriers s’établirent en soviets de façon à se représenter directement au gouvernement. Par la suite ils réapparurent en Allemagne vers la fin de la Première Guerre Mondiale, quand les soldats et ouvriers se rebellèrent contre le gouvernement est s’unirent pour former l’Arbeiter und Soldatenräte, un conseil visant à inclure dans la nouvelle Constitution le système de conseils. Finalement, la Révolution Hongroise nous permit de revoir ce système réapparaître lorsqu’en 1956 la population s’organisa également suivant ce principe des conseils.[ref]ARENDT, Hannah, On the Revolution, p. 566.[/ref]

Dans toutes les révolutions précédemment citées, ces conseils ont bel et bien eu l’intention de perdurer, d’être beaucoup plus qu’un simple organe pré-politique. Aussi bien Marx que Lénine étaient impressionnés de leur émergence, mais aucun des deux ne songea jamais au système de conseils comme institution durable. Pour eux, les conseils n’étaient que des « simples instruments devenus superflus une fois la révolution terminée ».[ref]Ibid., p. 560.[/ref] Par contre, Arendt les considérait indispensables si l’on veut instaurer une vraie République car, ensemble, ils représentent le seul gouvernement capable d’éviter de futures guerres civiles.[ref]Ibid., p. 569.[/ref]

Si merveilleux qu’ils paraissent, comment est-ce possible que les conseils aient été chassés et détruits par les mêmes forces qui avaient lutté avec eux lors des révolutions?

Arendt y voit un conflit de domination entre ces conseils et les partis politiques, eux-mêmes nouveauté des révolutions modernes et dirigés par ce qu’elle appelle des révolutionnaristes professionnels. Tant pour le théoricien Marx que pour Lénine, ces organes populaires devaient disparaître une fois la révolution achevée, car ils représentaient une menace au monopole du pouvoir du parti unique, estimant que la majorité de la population n’est ni préparée, ni éduquée pour jouir du droit de décision, et elle doit donc déléguer son pouvoir à un représentant qui a soit un talent inné, soit la préparation nécessaire à l’exercice de la politique.[ref]Ibid., p. 561.[/ref]

Quand l’heure d’établir un nouveau gouvernement arriva, les partis étaient non seulement mieux organisés, mais comptaient entre leurs rangs des personnalités qui n’eurent à peine de problèmes pour convaincre ses concitoyens que leur système était le seul possible. Ce fut ainsi la fin des conseils, des espaces d’assemblée, et la fin de la liberté politique. Arendt dira alors que toute révolution n’aboutissant pas à l’établissement d’un espace public où les libertés politiques pourraient être exercées par les citoyens, ne sera jamais achevée.[ref]Ibid., p. 538.[/ref]

Même si Arendt est très critique par rapport à la démocratie représentative, elle ne l’est que sur la base que celle-ci n’a pas su trouver une place pour les républiques élémentaires et non parce qu’elle méprise en soi l’idée de la délégation du pouvoir. Dans son ouvrage On the Revolution, elle nous explique que ces conseils se forment très rapidement tout en entamant un processus d’intégration entre eux, créant des conseils qui leur sont supérieurs, et ainsi de suite jusqu’à atteindre une instance avec des délégués représentant l’ensemble du pays.[ref]Ibid.,p. 571.[/ref]

Dans tous les exemples qu’elle cite dans son ouvrage, le but commun est de rechercher à créer un nouveau gouvernement fondé sur les républiques élémentaires et basé sur le principe fédéraliste. Ce type de gouvernement prendrait la forme d’une pyramide, ce qui peut nous paraître paradoxal dû à sa ressemblance avec les système représentatif, mais la différence repose sur le fait que, dans le système des conseils, l’autorité ne proviendrait pas du sommet, mais elle serait générée à chaque niveau de la pyramide. Les conseils éliront les meilleurs d’entre eux pour qu’ils soient délégués au conseil supérieur, ce qui veut dire que non seulement ces délégués seraient élus par ses égaux mais, une fois parti de l’instance supérieure, ils se retrouveraient également entre des égaux sans ainsi établir à aucun stade de la pyramide une relation de gouvernant-gouverné.[ref]ARENDT, Hannah, On the Revolution, p. 582.[/ref]

Arendt estimait ainsi que, même si le système des conseils s’établit en tant qu’une pyramide, l’autorité n’émane pas du sommet car celle-ci se génère à chaque niveau et les délégués des niveaux supérieurs n’exercent pas le pouvoir sur ceux qui les ont élus mais c’est plutôt une relation de confiance qui est établie entre eux.[ref]Ibid., p. 582.[/ref]

Arendt adressa néanmoins aussi des critiques au système des conseil. Pour elle, l’un des grands problèmes est qu’ils ont toujours essayé de gérer non seulement la politique mais également l’économie, et que les hommes qui ont été élus par des critères politiques ne sont pas nécessairement bons pour les fonctions administratives.[ref]Ibid., p. 578.[/ref] Elle explique que le succès des partis politiques est issu du fait que ces deux rôles sont séparés à travers une structure oligarchique.

Arendt ne tente pas de trouver une solution à ce problème, elle ne cherche pas à trouver un moyen d’appliquer le système des conseils à l’économie car elle néglige celle-ci en la renvoyant à la sphère privée, aux libertés civiles, or déjà à l’époque des révolutions française et américaine, l’économie jouait un grand rôle et celui-ci n’a fait que s’accroître avec le temps.

De nos jours il semble de plus en plus clair que l’économie et la politique sont deux éléments difficilement dissociables et que, même si les mouvements contestataires présents à notre époque, telles que le mouvement Occupy Wall Street ou le 15-M, tentent de rétablir le système des conseils, il nous faut une analyse plus poussée et un débat interdisciplinaire afin de rapprocher non seulement le gouvernement et le peuple, mais également la politique et l’économie. L’un va de pair avec l’autre.

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